ECONOMIESActualitésFranc CFA: des fondamentaux solides malgré les incertitudes, selon Modibo Mao Makalou

Franc CFA: des fondamentaux solides malgré les incertitudes, selon Modibo Mao Makalou

À l’heure où la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) poursuit son ambition de créer une monnaie unique régionale, le débat autour du franc CFA et de son évolution vers l’ECO demeure plus que jamais d’actualité. Dans un entretien accordé à Linfodrome, l’économiste malien Modibo Mao Makalou livre une analyse approfondie de la situation monétaire en Afrique de l’Ouest, des performances actuelles du franc CFA aux défis qui entourent la naissance de la future monnaie commune. Pour l’expert, contrairement aux critiques récurrentes qui entourent son existence, le franc CFA de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) affiche aujourd’hui des fondamentaux relativement solides. Les indicateurs économiques de la zone témoignent d’une résilience certaine, même si plusieurs défis demeurent.

Selon Modibo Mao Makalou, les économies de l’UEMOA continuent d’enregistrer des performances remarquables. La croissance économique de la zone devrait atteindre 6,1 % en 2026, après 6,6 % en 2025, tandis que le produit intérieur brut réel a progressé de 6,1 % au premier trimestre 2026 et pourrait s’établir à 6,2 % en 2027. L’inflation, souvent considérée comme un indicateur clé de la stabilité monétaire, demeure également sous contrôle. Elle s’est établie à -0,2 % au premier trimestre 2026 et devrait rester dans la fourchette cible fixée par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), comprise entre 1 % et 3 %. À ces éléments s’ajoute une amélioration progressive des finances publiques. Le déficit budgétaire de la région devrait reculer à 3,2 % du PIB en 2026, avant de se réduire davantage à 2,9 % en 2027, signe d’un effort de consolidation budgétaire dans plusieurs États membres.

Toutefois, l’économiste souligne que ces perspectives positives demeurent exposées à des facteurs externes tels que les tensions géopolitiques internationales, les risques sécuritaires persistants dans certaines régions ou encore les aléas climatiques qui affectent les économies agricoles de la sous-région.

Interrogé sur la transformation du franc CFA en ECO, Modibo Mao Makalou estime qu’il serait réducteur d’y voir un simple changement d’appellation. Il rappelle que plusieurs réformes structurelles ont déjà été engagées dans le cadre de la refonte de la coopération monétaire entre l’UEMOA et la France. L’accord signé en décembre 2019 a notamment acté la fermeture du compte d’opérations de la BCEAO auprès du Trésor français ainsi que le retrait des représentants français des organes de gouvernance de la banque centrale. Ces évolutions ont considérablement renforcé l’autonomie institutionnelle de l’UEMOA dans la gestion de sa politique monétaire. Néanmoins, la France demeure le garant de dernier ressort de la convertibilité illimitée du franc CFA en euro, ce qui permet de préserver la stabilité de la monnaie et le maintien de sa parité fixe avec l’euro. Pour l’économiste malien, ces changements traduisent une véritable transformation institutionnelle, même si certains mécanismes fondamentaux du système monétaire actuel restent préservés.

Pourquoi l’ECO n’a-t-il pas vu le jour en 2020 ?

Modibo Mao Makalou rappelle que le Programme de coopération monétaire de la CEDEAO, adopté dès 1987, prévoyait initialement une phase de convergence économique entre 2016 et 2019 avant le passage à une phase de consolidation à partir de 2020. Cependant, malgré les progrès réalisés, plusieurs États n’avaient pas satisfait aux critères de convergence macroéconomique exigés pour intégrer une union monétaire viable. À cela se sont ajoutés les effets déstabilisateurs de la pandémie de Covid-19 qui ont fortement perturbé les économies ouest-africaines.

Pour M. Makalou face à cette situation, les chefs d’État de la CEDEAO avaient estimé que les conditions n’étaient pas réunies pour procéder au lancement effectif de la monnaie unique.

Aujourd’hui, le projet monétaire régional reste officiellement maintenu. Selon l’économiste, les dirigeants ouest-africains ont confirmé lors du sommet de la CEDEAO tenu en Sierra Leone le 19 juillet 2026 leur volonté de lancer l’ECO à partir de 2027, selon une approche progressive fondée sur le respect des critères de convergence de premier rang. L’objectif demeure ambitieux : remplacer progressivement les monnaies actuellement en circulation dans les quinze pays de la CEDEAO par une monnaie unique destinée à fluidifier les échanges commerciaux et à renforcer l’intégration économique régionale. Cette réforme pourrait mettre fin à une situation jugée pénalisante par de nombreux opérateurs économiques. Dans la Zone monétaire de l’Afrique de l’Ouest (ZMAO), plusieurs monnaies nationales coexistent sans être directement convertibles entre elles, ce qui accroît les coûts des transactions et freine les échanges intrarégionaux.

La Guinée apparaît comme l’un des cas les plus emblématiques du débat monétaire ouest-africain. Premier pays francophone d’Afrique de l’Ouest à quitter le franc CFA après son indépendance, le pays évolue depuis plus de six décennies avec sa propre monnaie nationale. L’histoire monétaire guinéenne a cependant été jalonnée de nombreuses réformes et périodes de turbulence.

Pour Modibo Mao Makalou, le choix auquel Conakry pourrait être confronté est particulièrement complexe. D’un côté, le maintien du franc guinéen répond à une logique de souveraineté monétaire. De l’autre, l’intégration à l’ECO offrirait potentiellement un accès à un espace économique plus vaste et à une meilleure fluidité des échanges. L’importance croissante de l’économie guinéenne renforce encore ce dilemme. L’économiste souligne que la Guinée est devenue en 2025 la deuxième économie francophone d’Afrique de l’Ouest derrière la Côte d’Ivoire, tout en enregistrant une forte progression des investissements directs étrangers.

Si les avantages de l’ECO sont régulièrement mis en avant, l’économiste insiste également sur les contraintes qu’implique une union monétaire. Il cite l’adoption d’une monnaie commune suppose pour chaque État l’abandon de sa politique monétaire nationale au profit d’une banque centrale unique. Cette évolution selon Makalou  prive les pays de l’un des principaux instruments d’ajustement économique : le taux de change.

En cas de choc économique spécifique à un pays, Modibo Mao Makaou souligne que celui-ci ne pourra plus dévaluer sa monnaie pour restaurer sa compétitivité ou rétablir ses équilibres. Cette situation exige donc une forte discipline budgétaire, une meilleure coordination des politiques économiques et une convergence durable des économies nationales.

Par ailleurs, l’application stricte des critères de convergence pourrait conduire certains gouvernements à adopter des politiques d’austérité afin de respecter les exigences communautaires. Une telle orientation pourrait parfois peser sur les dépenses publiques essentielles et susciter des tensions sociales.

Pour terminer Modibo Mao Makalou n’exclut pas une hausse temporaire des prix de certains biens de consommation au cours de la période de transition monétaire, un phénomène déjà observé dans plusieurs expériences d’intégration monétaire à travers le monde.

À travers son analyse, Modibo Mao Makalou présente l’ECO comme l’un des projets d’intégration économique les plus ambitieux jamais engagés en Afrique de l’Ouest. Si les obstacles techniques, économiques et politiques restent nombreux, la dynamique engagée témoigne de la volonté des États de renforcer leurs échanges, d’accroître leur souveraineté économique collective et de bâtir un marché régional plus intégré.

Souleymane Coulibaly

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Contenu exclusif

Derniers Articles

Plus d'articles