Le Sommet Africa Forward de Nairobi, premier rendez-vous Afrique-France organisé en terre anglophone, suscite de nombreuses analyses. Pour l’économiste malien Modibo Mao Makalou, ce choix géographique traduit une rupture symbolique et stratégique : l’Afrique de l’Est, moteur de la croissance économique africaine, devient le nouvel épicentre des partenariats économiques entre la France et l’Afrique.
L’économiste du Mali : Pour la première fois, un sommet Afrique-France se tient en terre anglophone. Que signifie ce choix de Nairobi pour l’équilibre des relations entre l’Afrique francophone et anglophone ?
Modibo Mao Makalou : Le sommet « Africa Forward : des partenariats entre l’Afrique et la France pour l’innovation et la croissance » s’est tenu à Nairobi, au Kenya, les 11 et 12 mai 2026. Il a réuni le président de la République française, le président de la République kényane ainsi que plus d’une vingtaine de chefs d’État et de gouvernement africains.
Parmi les objectifs prioritaires de ce sommet figurent le renforcement de la coopération entre l’Afrique et la France, notamment en matière de transformations structurelles, d’industrialisation, de transition énergétique, d’environnement des affaires, ainsi que le renforcement du rôle de la diaspora africaine en France dans le développement économique. Ce sommet marque une rupture, car c’est la première fois qu’une rencontre entre la France et l’Afrique se déroule hors du périmètre francophone africain. Le Kenya, choisi pour accueillir cette rencontre, n’est pas un pays anodin : il est la première puissance économique d’Afrique de l’Est et la sixième puissance économique africaine en 2026.
L’Afrique de l’Est connaît la croissance économique la plus dynamique du continent africain, devant l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Les pays de cette région disposent également d’une culture du secteur privé plus avancée qu’en Afrique de l’Ouest.
Ce sommet traduit donc une rupture à la fois géographique, stratégique et sectorielle : désormais, l’économie semble primer sur la politique pour la France, qui cherche à diversifier ses partenariats et à obtenir davantage de contrats et de parts de marché à travers le continent.
L’économiste du Mali : Ce déplacement hors du périmètre francophone traduit-il une volonté de la France de redéfinir son image et son rôle sur le continent ?
M.M.M. : Sans doute ! La France cherche à soigner son image et à s’adapter à une Afrique en mutation, où l’économie prend progressivement le pas sur la politique. Les pays anglophones, plus avancés en matière d’investissements, offrent un terrain favorable à ce repositionnement. Les pays francophones restent invités, mais il s’agit clairement d’un nouveau départ. Par la diversité des acteurs réunis États, entreprises, jeunes, artistes, sociétés civiles et diasporas le sommet Africa Forward pourrait contribuer à consolider les liens entre le continent africain et la France. Pendant deux jours, chefs d’État, institutions internationales, dirigeants d’entreprises, investisseurs, entrepreneurs, acteurs de la jeunesse et représentants de la société civile se sont retrouvés afin de transformer les ambitions communes en projets concrets.
L’économiste du Mali : La France a-t-elle encore un rôle structurant à jouer dans le développement économique du continent ?
M.M.M. : Dans une moindre mesure. L’Afrique a changé. Son premier partenaire commercial est désormais la Chine, avec 348 milliards de dollars d’échanges en 2025. Viennent ensuite l’Union européenne et l’Inde. Selon le ministère français délégué au Commerce extérieur, les échanges commerciaux entre la France et l’Afrique ont dépassé 65 milliards d’euros en 2024, tandis que les stocks d’investissements français sur le continent sont évalués à 51 milliards d’euros. Bien que la part de marché française ait diminué, les entreprises françaises maintiennent une forte présence, notamment à travers 2 400 filiales générant environ 41 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Toutefois, la France ne se situe plus qu’au sixième ou septième rang des partenaires économiques du continent. Ses grandes entreprises, notamment les banques, se sont largement retirées d’Afrique.
Ce sommet constitue donc une occasion pour la France, le Kenya et plusieurs pays africains de démontrer leur volonté d’accélérer les investissements croisés et de financer des solutions concrètes aux défis communs : renforcement des systèmes de santé, souveraineté alimentaire, compétitivité numérique, accès à l’énergie et connectivité.
L’économiste du Mali : Emmanuel Macron et William Ruto ont annoncé une promesse de 23 milliards d’euros d’investissements pour l’Afrique. Quels secteurs devraient en bénéficier ?
M.M.M. : Parmi les annonces figurent 14 milliards d’euros d’investissements français et 9 milliards d’euros d’investissements africains dans les secteurs de la transition énergétique, du numérique, de l’économie bleue, de l’agriculture et de la santé.
Les infrastructures de base-énergie, agro-industrie, technologies de l’information et de la communication- devraient être les principales bénéficiaires. Tout ce qui peut accélérer la transformation structurelle du continent est concerné.
L’économiste du Mali : Ces investissements marquent-ils une rupture avec la logique traditionnelle de l’aide publique au développement ?
M.M.M. : Selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), l’aide publique au développement (APD) désigne l’ensemble des financements apportés par les acteurs publics des pays développés afin d’améliorer les conditions de vie dans les pays à revenus faibles et intermédiaires.
Or, cette aide a fortement diminué. Une baisse mondiale de 23,1 % a été observée en 2025, et une nouvelle diminution est attendue en 2026, ce qui pose d’importants défis de financement.
Les pays donateurs, confrontés à leurs propres difficultés budgétaires, réduisent leurs contributions. L’USAID, par exemple, qui était le principal donateur mondial en volume brut, a fermé la plupart de ses programmes. Les grandes puissances industrialisées ont également réduit leurs financements du développement.
Dans ce contexte, les investissements apparaissent comme un complément indispensable. Malgré des coupes budgétaires récentes, la France demeure un acteur important du développement international, même si l’APD, à elle seule, n’a jamais suffi à développer un pays. Elle doit plutôt servir d’appui pour financer, à court et moyen terme, les objectifs de développement.
L’économiste du Mali : Les pays de l’Alliance des États du Sahel sont absents du sommet. Comment interpréter cette absence ?
M.M.M. : Ce n’est pas surprenant. Les relations avec certains pays francophones, notamment ceux de l’Alliance des États du Sahel-le Mali, le Niger et le Burkina Faso-se sont fortement dégradées ces dernières années.
Les chefs d’État de l’AES n’allaient pas participer à une rencontre coorganisée par la France et le Kenya, compte tenu des tensions persistantes avec Paris. Les relations entre Bamako, Ouagadougou, Niamey et la France restent tendues. En Afrique, la politique et l’économie demeurent étroitement liées.
L’économiste du Mali : Quelles retombées concrètes les populations africaines peuvent-elles attendre ?
M.M.M. : Pour l’instant, il s’agit surtout d’annonces. Il faudra voir ce qui sera réellement financé et mis en œuvre.
La première journée du sommet, le 11 mai 2026, placée sous le thème « Inspire and Connect », a débuté par un forum d’affaires destiné à valoriser les projets et initiatives portés par les secteurs privés africains et français, notamment dans les domaines de la jeunesse, de la création d’emplois, du sport ainsi que des industries culturelles et créatives.
Des rencontres B2B ont également eu lieu avec plusieurs acteurs économiques, dont Aliko Dangote, autour de projets tels que la construction d’une raffinerie régionale en Afrique de l’Est. Les opportunités existent, mais il faudra attendre la concrétisation effective des engagements annoncés.
La journée du 12 mai 2026 a été largement consacrée aux questions de financement du développement ainsi qu’aux défis globaux liés à la paix et à la sécurité.
Propos recueillis par Souleymane Coulibaly
