Le Sénégal vient de franchir une étape majeure dans ses relations avec le Fonds monétaire international (FMI). Après plusieurs mois de tractations, un accord de principe a été signé le 1er septembre 2026, ouvrant la voie à un nouveau prêt de 2,2 milliards de dollars destiné à soutenir la stabilité financière du pays. Cette annonce marque une avancée significative, mais elle intervient dans un contexte marqué par des interrogations persistantes autour de la « dette cachée », révélée depuis 2024. Dans une interview exclusive, l’économiste malien Modibo Mao Makalou revient sur la nature de cette dette non déclarée, les différentes étapes des tractations entre Dakar et le FMI depuis octobre 2025, jusqu’à l’accord de principe conclu le 1er septembre 2026. Entretien.
L’Economiste du Mali : Pouvez-vous expliquer clairement ce que l’on entend par « dette cachée » dans le cas du Sénégal ? Quelles ont été les principales causes de cette dette non déclarée et en quoi a-t-elle affecté la crédibilité financière du pays ?
Modibo Mao Makalou : La « dette cachée », ou « dette non déclarée » est une traduction du mot anglais misreporting. Rappelons d’abord le contexte. En septembre 2024, les nouvelles autorités Sénégalaises élues en 2024, ont constaté et annoncé publiquement des anomalies dans les rapports sur la dette. Cela amena le Fonds Monétaire International (FMI) en octobre 2024 à suspendre son programme d’assistance au Sénégal. Quelques mois plus tard, en février 2025, la Cour des comptes a évalué que le déficit a été sous-estimé de 5,6 % du produit intérieur brut (PIB) par an entre 2019 et 2023. Dès lors, le ratio dette/PIB est révisé à 100 %, contre 74 % initialement annoncés.
Par la suite, le gouvernement a publié le budget rectificatif pour 2025 qui estimait désormais la dette publique à 120 % du PIB. Entre mars 2025 et octobre 2025, malgré plusieurs visites dans le pays, le programme FMI est resté en hiatus, obligeant le Sénégal à faire face à d’importantes pressions liées à la dette publique. La dette du secteur public et parapublic était estimée à 132 pour cent du PIB à fin 2024, dont 4 % d’arriérés intérieurs de paiement, en attendant les résultats de l’audit en cours mené par l’Inspection générale des finances sur les arriérés de paiement plombent les activités économiques et la trésorerie du secteur privé.
Le FMI confirme alors l’existence d’engagements non déclarés pour environ 7 milliards de dollars (6 milliards d’euros) entre 2019 et 2024. Des audits indépendants ultérieurs, dont celui du cabinet Forvis Mazars, avancent des montants encore plus élevés plus de 11 milliards de dollars portant la dette à environ 25 583 milliards de FCFA, soit près de 128,6 % du PIB (et environ 130 % à 132 % selon les révisions et estimations du FMI).
L’Economiste du Mali : Quelles ont été les différentes étapes des tractations entre Dakar et le FMI depuis octobre 2025, jusqu’à l’accord de principe conclu le 1er septembre 2026 ?
M.M.M: Lorsqu’un pays emprunte au FMI, il s’engage à adapter sa politique économique pour surmonter les problèmes qui l’ont conduit à solliciter cette aide financière. Ces ajustements constituent des conditions rattachées aux prêts du FMI et permettent de s’assurer que la nouvelle politique économique du pays soit solide et efficace.
La restructuration de la dette publique est un processus par lequel un État en difficulté financière modifie les conditions de remboursement de ses emprunts auprès de ses créanciers (allongement de la durée, baisse des taux ou réduction du montant). Le Fonds monétaire international (FMI) intervient pour exiger ou accompagner cette démarche en échange d’une aide financière d’urgence.
Les pays membres qui empruntent auprès du FMI sont principalement responsables du choix, de la conception et de l’exécution de mesures propices à la réussite de leur programme économique. Le programme est décrit dans la lettre d’intention (à laquelle est généralement joint un mémorandum de politique économique et financière) qui décrit les mesures de manière plus détaillée. Les objectifs et politiques du programme dépendent de la situation particulière du pays.
L’Economiste du Mali : Quelles sont les grandes lignes de l’accord de principe signé avec le FMI ?
M.M.M : Selon le communiqué du FMI du 2 septembre 2026 les autorités sénégalaises et les services du FMI sont parvenus à un accord au niveau des services sur les principales politiques économiques qui pourraient sous-tendre un accord de 36 mois au titre de la Facilité Élargie de Crédit (FEC) d’un montant d’environ 2,2 milliards de dollars (1240 milliards FCFA ou 537,1 millions de DTS, soit 475 % de la quote-part), afin d’appuyer le programme de réformes économiques et financières des autorités pour la période 2026-29. La facilité élargie de crédit (FEC) apporte une aide financière à moyen terme aux pays à faible revenu qui connaissent des difficultés prolongées de balance des paiements. L’accord reste soumis à l’approbation de la direction et du conseil d’administration du FMI. Il nécessite par ailleurs la mise en œuvre de mesures correctrices résolues à l’appui de la demande de dérogation présentée par les autorités dans le cadre du cas de communication d’informations erronées, avant l’approbation par le conseil d’administration. Ce processus peut durer 2 à 3 mois. Il requiert également la réception des assurances de financement nécessaires de la part des partenaires du Sénégal. Le programme appuyé par le FMI devrait contribuer à mobiliser des financements de la Banque mondiale, de la Banque africaine de développement et d’autres partenaires de développement.
L’Economiste du Mali : Comment le prêt de 2,2 milliards de dollars contribuera-t-il au rétablissement de la santé financière du Sénégal ?
M.M.M : Le déficit public a déjà été ramené de 13,4 % en 2024 à 6,4 % du PIB en 2025 grâce aux premiers audits et réformes de transparence des finances publiques. L’accord de 2,2 milliards de dollars sur 36 mois avec le FMI permet de stabiliser la liquidité de l’État à court terme et de restaurer la confiance des bailleurs internationaux (Banque mondiale, Banque Africaine de Développement). Cette renégociation permet d’éviter un défaut de paiements auquel peut conduire les arriérés de paiement actuels s’ils ne sont pas gérés adéquatement et diligemment. Les agences de notation ont abaissé la note souveraine du pays en raison des risques accrus sur la trajectoire d’endettement rendant les emprunts publics plus coûteux. Sous l’effet du poids de la dette et de la dégradation de la notation du pays par certaines agences de notation, 25 % des recettes fiscales de l’État sont aujourd’hui consacrés au paiement des intérêts de la dette, selon le ministre Cheikh Diba.
Le service de la dette pèse lourdement sur les finances publiques réduisant l’espace budgétaire qui permet d’effectuer les dépenses budgétaires prioritaires de l’Etat.
Selon le FMI, les principales réformes prévues dans le cadre du programme appuyé par le FMI visent à rétablir la viabilité des finances publiques tout en protégeant les ménages vulnérables. La stratégie budgétaire repose sur le renforcement de la mobilisation des ressources intérieures et la rationalisation des dépenses, tout en consolidant les filets de protection sociale, en particulier grâce à des transferts monétaires ciblés.
Les réformes structurelles étayeront la stratégie budgétaire en faveur d’un assainissement durable. Les autorités prévoient d’adopter en 2027 une stratégie de recettes à moyen terme qui renforcera la mobilisation des recettes intérieures et contribuera à dégager des marges de manœuvre pour les dépenses prioritaires.
L’Economiste du Mali : Selon vous, comment les autorités sénégalaises ont-elles réussi à convaincre le FMI de renouveler son appui malgré les fragilités liées à la dette ?
M.M.M : Le Ministre de l’Economie, des Finances et du Plan du Sénégal, Cheikh Diba a présenté le 1er septembre 2026 l’accord avec le FMI comme un Plan de traitement de la dette du Sénégal (PTDS). En outre, il a déclaré son intention de solliciter un traitement de sa dette extérieure via le Cadre commun du G20 pour restructurer ses engagements et desserrer l’étau sur sa liquidité. Le Cadre commun du G20 constitue une restructuration globale et coordonnée entre tous les créanciers, visant à éviter les blocages, garantir la transparence et s’accompagner d’un programme macroéconomique avec le FMI.
Le programme de réformes des autorités Sénégalaises vise à rétablir la stabilité macroéconomique et la viabilité de la dette, à réduire les vulnérabilités budgétaires et extérieures, à accroître les dépenses sociales et à soutenir une croissance durable tirée par le secteur privé.
Les autorités mettront en œuvre des mesures destinées à renforcer davantage les finances publiques et à améliorer la transparence budgétaire, tout en améliorant l’environnement des affaires et en favorisant l’inclusion financière.
Le plan de restructuration vise à exclure la dette libellée en francs CFA afin de préserver le marché financier et bancaire de l’UEMOA.
Parmi les mesures phares des réformes principales figure la centralisation des fonctions de gestion de la dette au sein d’une Direction générale des financements et de la dette. Le FMI veut ainsi renforcer la traçabilité et la fiabilité des informations relatives aux engagements de l’État pour pallier la fragmentation de la gestion de la dette publique qui était auparavant repartie entre plusieurs ministères et services.
Propos recueillis par
Souleymane Coulibaly
