Le rejet, pour la deuxième fois consécutive, de la Loi de finances rectificative (LFR) 2026 par les députés du PASTEF révèle l’ampleur des divergences entre l’exécutif et l’Assemblée nationale sur la gestion des finances publiques. Entre inquiétudes sur le déficit budgétaire, manque de transparence et désaccords sur plusieurs choix économiques, ce bras de fer politique soulève des interrogations sur la stabilité institutionnelle du Sénégal, ses relations avec les partenaires financiers internationaux et sa crédibilité sur les marchés. Face à l’impasse, la recherche d’un compromis apparaît plus que jamais déterminante. Au-delà du débat parlementaire, ce bras de fer soulève de nombreuses interrogations quant à ses répercussions sur la stabilité institutionnelle du pays, ses relations avec les partenaires techniques et financiers internationaux ainsi que sa crédibilité auprès des investisseurs et des marchés. Pour décrypter les enjeux de cette confrontation, l’Économiste du Mali a recueilli l’analyse de Modibo Mao Makalou, économiste malien, ancien conseiller à la Présidence de la République du Mali. Il livre son regard sur les implications de cette situation pour l’économie sénégalaise, les équilibres budgétaires de l’État et la confiance des partenaires financiers.
L’Economiste du Mali : Comment expliquer le rejet, pour la deuxième fois consécutive, de la Loi de finances rectificative par les députés du PASTEF malgré les explications du gouvernement ?
Modibo Mao Makalou: L’Assemblée nationale du Sénégal a rejeté, ce mardi 3 novembre 2026, le projet de loi n° 40/2026 portant loi de finances rectificative (LFR) pour l’année 2026. Le texte a été rejeté par 109 voix contre et 20 pour (avec des abstentions selon les rapports), sous l’impulsion des députés du groupe PASTEF majoritaire à l’Assemblée nationale. Les députés ont motivé leur rejet par leur opposition à un budget qui manque de sincérité, marqué notamment par plusieurs coupes budgétaires dans des secteurs sociaux essentiels, en particulier la santé et l’éducation. Les députés ont contesté la sincérité des chiffres, notamment les prévisions de recettes en baisse (-340,1 milliards de FCFA), le niveau du déficit budgétaire réévalué à 7,6 % du PIB (contre 5,4 % initialement), le recours accru à l’endettement, la baisse des subventions à l’énergie et les coupes dans les investissements publics.
L’Economiste du Mali : Quels sont les principaux points de blocage entre l’Assemblée nationale et l’exécutif dans ce dossier budgétaire ?
MMM : Le ministre sénégalais des Finances M. Cheikh Diba avait, dans un communiqué, dénoncé le rejet du texte dans un contexte de marge de manœuvre très restreinte, de difficultés d’accès aux marchés financiers et de « négociations en cours » avec le Fonds monétaire international (FMI). De son côté, le Pastef, le parti politique majoritaire à l’Assemblée nationale, reproche au gouvernement le maintien de crédits de paiement et réclame la sincérité budgétaire. « Nous n’avons pas pu parvenir à un compromis avec l’exécutif. Le principal point de désaccord concerne la fiabilité du budget. Nous avons répété à maintes reprises au gouvernement que la manière dont le projet de loi de finances est présenté nous pose problème, en particulier le maintien de crédits de paiement qui ne peuvent en réalité pas être exécutés et qui pèsent sur le déficit. Le déficit pourrait être ramené à 6 % au lieu de 7 %, puis à 3 % l’année prochaine. Mais le gouvernement a tenu à maintenir ses hypothèses et a refusé de fournir les documents, notamment le rapport d’exécution budgétaire de septembre 2026 et d’autres documents pertinents », a déclaré Amadou Bâ, député du parti majoritaire Pastef.
Dans le LFR 2026 : le déficit budgétaire global est révisé à 1 735,2 milliards FCFA, soit 7,6 % du PIB (contre 5,4 % dans la loi de finances initiale); les recettes du budget général sont estimées à 5 516,7 milliards FCFA, en baisse de 415,5 milliards FCFA par rapport à la LFI 2026es ; les dépenses du budget général s’élèvent à 7 251,9 milliards FCFA, en hausse de 74,6 milliards FCFA ; les subventions énergétiques passent de 250 milliards FCFA à 790,3 milliards FCFA, soit une augmentation de 540,3 milliards FCFA ; les recettes fiscales sont réduites de 453,3 milliards FCFA, principalement en raison de la baisse des recettes attendues du Plan de Redressement économique et social (PRES) ; et enfin les dépenses en capital (dépenses d’investissement) sur ressources internes baissent de 315,7 milliards FCFA, tandis que les transferts courants augmentent de 535 milliards FCFA. Le LFR 2026 prévoyait aussi de couper environ 555 milliards de FCFA dans les crédits d’investissement, ce qui a suscité des nombreuses inquiétudes concernant le financement des infrastructures et des projets publics prioritaires.
L’Economiste du Mali : Quelles conséquences ce bras de fer institutionnel pourrait-il avoir sur le fonctionnement de l’État et l’exécution des politiques publiques ?
MMM: Certains observateurs et acteurs politiques ont pointé des divergences et des tensions politiques au sein de la majorité ou entre certaines figures de l’exécutif et le groupe parlementaire dominant. Ce blocage fragilise l’exécutif et menace la validation définitive d’un programme d’aide de 2,2 milliards de dollars (environ 1240 milliards FCFA) négocié avec le Fonds monétaire international (FMI). L’impact économique et politique qu’engendre ce rejet de la LFR 2026 fragilise l’exécutif, complique les discussions en cours avec le Fonds monétaire international (FMI) pour un programme de soutien de 2,2 milliards de dollars, et met en lumière les tensions politiques entre le Président de la République Bassirou Diomaye Faye et le groupe parlementaire majoritaire PASTEF mené par le Président de l’Assemblée Nationale Ousmane Sonko.
L’Economiste du Mali : Le Sénégal est-il aujourd’hui exposé à un risque de paralysie budgétaire ou de « shutdown » institutionnel si aucun compromis n’est trouvé ?
MMM : Parmi les options sur la table, le gouvernement pourrait amender la LFR 2026 en y intégrant certaines demandes de la majorité parlementaire, qui demande de meilleures garanties pour la protection du pouvoir d’achat ou l’ajout des audits demandés pour justifier les prévisions du déficit budgétaire, par exemple.
Aussi, le gouvernement pourrait procéder par décrets pour débloquer les crédits dont il a urgemment besoin pour payer, notamment, les salaires de fonctionnaires, ses factures auprès des fournisseurs d’hydrocarbures et d’électricité ou encore les entreprises. Une mesure envisageable dans des situations de blocage pour assurer la continuité du fonctionnement des services publics. Cette option ne remplace pour autant pas la nécessité d’adopter un budget global rectificatif d’ici la fin de l’année.
Enfin la dernière option consiste à adopter la LFR 2026 l’adoption de la loi de finances rectificative sans vote. Une possibilité offerte par la constitution au gouvernement via l’article 86, qui dans ce cas doit engager sa responsabilité et demander un vote de confiance aux députés. Avec une Assemblée dominée par le Pastef, l’exécutif risque surtout une motion de censure qui ferait éventuellement tomber le gouvernement. Ce bras de fer institutionnel ravive l’hypothèse d’une dissolution de l’Assemblée nationale par le président Bassirou Diomaye Faye (qui peut juridiquement y recourir à partir de début décembre 2026), ou d’un engagement de responsabilité du gouvernement par le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô avec le risque d’une chute de l’équipe gouvernementale.
L’Economiste du Mali : Ce rejet répété de la loi de finances rectificative menace-t-il les décaissements des institutions financières internationales (FMI et Banque Mondiale) et la crédibilité du Sénégal sur les marchés internationaux ?
MMM: L’Assemblée nationale a rejeté le LFR 2026, alors que le FMI suivait de près les discussions et jugeait essentiel un budget conforme aux paramètres de l’accord conclu au niveau de ses services. Ce blocage fragilise l’exécutif et menace la validation définitive d’un programme d’aide de 2,2 milliards de dollars (environ 1240 milliards FCFA) négocié avec le Fonds monétaire international (FMI). Le conseil d’administration du FMI qui doit se réunir pour approuver l’accord avec le Sénégal avant la fin de l’année 2026 suite à l’adoption d’un cadrage budgétaire clair, voté et exécutable.
Pour ce qui concerne l’impact sur la dette publique, les partenaires financiers et créanciers internationaux s’appuient sur la LFR 2026 pour évaluer la trajectoire budgétaire du pays ; son rejet prive ces chiffres de base légale nationale. Aussi, l’impasse budgétaire menace le gel ou le blocage d’une part importante des investissements publics (notamment les coupes et arbitrages prévus dans les projets d’infrastructure). Pour l’heure, le gouvernement Sénégalais se retrouve privé de l’autorisation parlementaire pour appliquer ses ajustements de recettes et de dépenses (qui prévoyaient une baisse des recettes et des révisions de subventions) conformément aux objectifs du LFR 2026. Cependant sans l’adoption du LFR 2026, le gouvernement sera contraint de continuer à exécuter le budget initial dans les limites des crédits en vigueur, ce qui fait peser des risques sur les ressources budgétaires, la trésorerie des entreprises et l’économie réelle.
Souleymane Coulibaly
